La phase active de la Seconde Guerre mondiale commença le 1er septembre 1939, avec l’invasion allemande de la Pologne. La Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne le 3 septembre, suivie du Canada le 9 septembre. Durant l’automne-hiver 1939/1940, surnommé « la drôle de guerre », il ne s’était à peu près rien passé en Europe. Il devait en être tout autrement au printemps 1940 : les Allemands envahirent et occupèrent le Danemark et la Norvège, submergèrent les Pays-Bas et la Belgique, boutèrent les Anglais hors du continent à Dunkerque et firent capituler la France. Dans notre perspective, la date à retenir est celle du 9 avril 1940, le jour où les Allemands ont envahi le Danemark et la Norvège. Alors que le Danemark fut rapidement battu et occupé, ce ne fut pas le cas de la Norvège. Bien que mal préparés à affronter la puissance de la machine militaire allemande, le Roi et le gouvernement rejetèrent les offres de reddition et résistèrent à l’invasion avec tous les moyens disponibles. Ils parvinrent ainsi à résister deux mois mais durent finalement accepter le fait qu’ils ne pouvaient venir à bout seuls du troisième Reich.
Le jour même de l’invasion, le Roi Haakon VII et son gouvernement prirent le chemin du Nord, s’arrêtant en différents endroits jusqu’à en être chassés au fur et à mesure par les Allemands. Finalement, le 7 juin, le Roi, la Reine et le Prince héritier, accompagnés du gouvernement, furent évacués vers l’Angleterre à bord du croiseur britannique HMS Devonshire. A Londres, ils mirent rapidement sur pied un gouvernement en exil et se préparèrent à continuer la lutte, avec des résultats probants. Lorsque la guerre éclata, la Norvège avait une population d’environ 3 millions de personnes seulement (les Norvégiens sont un peu plus de 4 millions de nos jours) mais possédait la troisième plus grande flotte marchande au monde. Etant un Etat neutre, elle pouvait accorder l’utilisation de ses navires à quiconque, ce dont elle ne se priva pas, principalement au profit des Alliés. Toutefois un pavillon neutre constitue une bien faible défense, et entre septembre 1939 et avril 1940, la Norvège toujours neutre perdit une conquantaine de navires, en majorité du fait de sous-marins allemands. Quand survint l’invasion, plus de 1 000 des 1 100 navires du pays étaient en mer. Le Roi envoya immédiatement par radio l’ordre aux navires de rallier un port britannique ou allié. Dans le même temps, le gouvernement de collaboration établi par les Allemands à Oslo sous la direction de Vidkun Quisling lançait aux navires l’injonction de retourner au pays. Pas un seul n’obtempéra, et l’immense flotte de commerce norvégienne fut bientôt à la disposition des Alliés. C’est à ce moment là que la Nouvelle-Ecosse va jouer un rôle. A cette époque, la chasse à la baleine était une importante industrie dans laquelle les Norvégiens jouaient un rôle majeur. Quand le pays fut envahi, une flotte de chasse à la baleine, composée de sept navires-usines et d’un grand nombre de baleiniers, revenait de l’Antartique cap sur la Norvège. Les navires furent déroutés vers différents ports pour décharger leur marchandise. L’huile transportée par les navires-usines fut déchargée à la Nouvelle-Orléans ou à New-York et les navires prirent ensuite la direction d’Halifax. C’est ainsi qu’entre le printemps et l’été 1940, sept navires-usines accompagnés de 22 ou 23 baleiniers comptant au total quelques 2 000 hommes à bord arrivèrent à Halifax et jetèrent l’ancre dans la rade de Bedford Basin.
Il fut bientôt convenu que les navires-usines serviraient de navires ravitailleurs, tandis que les baleiniers devaient être reconvertis comme navires de patrouille et démineurs au profit de la Marine Royale Norvégienne. Toutefois, un problème de taille surgit. Quand les navires arrivèrent à Halifax, les autorités canadiennes refusèrent aux hommes la permission de descendre à terre. Cette décision était fondée, au moins partiellement, sur les compte-rendus d’un journaliste américain en Norvège, du nom de Leland Stowe, qui décrivait de manière erronnée (certains supposèrent volontairement) une population norvégienne acceptant passivement ou même avec satisfaction l’occupation de son pays. Par conséquent, le gouvernement canadien, craignant qu’il y ait des partisans de Quisling ou des membres de la 5ème colonne au sein des équipages, refusait aux marins la permission de quitter leur navire, à moins que ce ne soit pour s’embarquer à bord d’un autre navire marchand norvégien quittant la ville. Cet été-là, le moral était au plus bas sur les navires, ce qui n’est pas surprenant si l’on pense à leur sort. Ces hommes avaint été absents de chez eux pendant presqu’un an, et étaient à présent piégés dans un pays étranger, complètement coupés de leur famille, sans aucun moyen de connaître le sort de ces dernières sous occupation militaire allemande.
Une des premières choses que fit le gouvernement norvégien en exil après son arrivée à Londres, fut de mettre sur pied une organisation du nom de Nortraship (grosso modo l’équivalent de l’Entreprise canadienne de la Couronne), et d’autoriser cette dernière à réquisitionner et armer tous les navires marchands norvégiens, au service des Alliés. Nortraship avait prévu d’utiliser les navires-usines en tant que navires ravitailleurs, mais il y avait à bord plus d’hommes que de besoin. Que faire d’eux ? Ils ne pouvaient pas rentrer chez eux, ils ne pouvaient pas débarquer, et on n’avait pas besoin d’eux en mer !
La Marine Norvégienne avait envoyé à Halifax un officier pour admettre au service à la mer seize des baleiniers, et il s’efforça en même temps de faire débarquer tous ces hommes. Initialement, les autorités canadiennes étaient réticentes, mais après quelques négociations, il fut convenu qu’ils pourraient quitter les navires à certaines conditions : un camp devrait être construit aux frais des autorités norvégiennes, et les marins inemployés devaient y être transférés pour y vivre sous contrôle militaire norvégien. De plus, en raison du fait que le port d’Halifax était utilisé comme point de rassemblement pour les convois transatlantiques, cette base ne pouvait pas être construite dans la ville ni même dans ses environs. Le défunt J.J. Kinley, alors Membre du Parlement et plus tard Sénateur de Lunenburg, intervint alors, et le gouvernement accepta finalement que la base soit installée à Lunenburg. La ville possédait alors des chantiers navals, un bon port, et était reliée à Halifax et d’autres villes par voie ferrée.
La construction commença aussitôt qu’un terrain fut acheté, une fois achevées les négociations avec la ville. Da manière étrange, durant les négociations, les Canadiens imposèrent aux Norvégiens une clause inattendue en demandant qu’ils payent une somme forfaitaire de 5 000 $ au profit de chaque enfant qui naîtrait d’une relation entre un de leurs hommes et une jeune fille locale. Il semble toutefois que cet incident ait été le seul du genre.
Le 2 septembre 1940, les Norvégiens déménagèrent à Lunenburg, et furent hébergé dans le stade de curling pour le temps de la construction du camp. Ils firent eux-mêmes une grande partie du travail, car on trouvait des charpentiers, des plombiers et autres artisans dans les équipages baleiniers.
Le camp, baptisé Camp Norvège, fut officiellement inauguré le vendredi 29 novembre 1940, et consistait en un casernement pouvant héberger environ 800 hommes, situé sur un terrain de deux acres au sud de la ville. Plus tard furent ajoutés un mess, deux entrepôts, un garage et un atelier de travail du bois. Les batiments d’origine existent encore : ils sont maintenant occupés par les Industries ABCO, et l’enseigne métallique qui surmonte l’entrée principale indique encore « Camp Norvège ». le camp était essentiellement utilisé comme centre d’entraînement pour les marins et les chasseurs de baleine destinés à servir au sein de la Marine Royale Norvégienne. Grâce aux dispositions du service militaire en Norvège, la plupart de ces hommes avaient reçu une formation de base et étaient recensés en tant que réservistes. Simultanément, on était en train d’armer aussi vite que possible les navires marchands avec normalement un canon de 4 pouces à la proue et des canons anti-aériens légers sur les superstructures. Manifestement, il existait un réel besoin en artilleurs qualifiés, et dans les premiers temps, ceux que l’on trouvait à bord des navires norvégiens provenaient de la marine et de l’armée de terre britanniques. Cela engendrait sans doute des problème de communication et probablement d’habitudes alimentaires, car les commandants de navires norvégiens réclamèrent bientôt à cors et à cris des marins norvégiens. Par conséquent, il entra aussi dans les prérogatives de Camp Norvège de former des artilleurs pour la flotte marchande. Quand les choses se furent un peu stabilisées, la présence norvégienne en Nouvelle Ecosse était devenue imposante. A Halifax-même se trouvaient le Service pour la Marine Royale Norvégienne (183-189, rue Hollis), un centre médical norvégien (435, rue Barrington), un dispensaire pour les maladies bénines (25, rue Kent), un foyer du marin (34, rue Tobin), et une église au 106 de la rue Dresden. Sur la côte Sud se trouvaient le Camp Norvège lui-même, à Lunenburg, un hôpital et une maison de convalescence à l’Auberge Hackmatak à Chester. Toujours à Lunenburg, il y avait une maison de remise en condition pour les officiers et, grâce à quelques Norvégiens entreprenants, le « Café du Prince Olav », ainsi qu’un Club Norvégien créé par les civils. Une fois que le gouvernement canadien fut convaincu qu’il pouvait faire confiance aux Norvégiens, ces derniers eurent l’autorisation de se rendre à terre et de sortir du camp. Les hommes aptes au service furent enrôlés par les Norvégiens eux-mêmes dans les équipages des navires marchands et des baleiniers reconvertis, ou commes recrues pour l’armée norvégienne. Ceux qui étaient trop âgés ou inaptes au service en mer furent autorisés à occuper des emplois et se trouvèrent un travail dans la construction navale, l’exploitation forestière, l’agriculture ou la pêche. Ceux qui possédaient les compétences requises travaillaient dans les chantiers navals de Lunenburg, Halifax, Dartmouth, Liverpool ou encore dayspring, et une trentaine furent employés à la fonderie de Lunenburg. Ils pouvaient vivre sur place mais devaient pointer mensuellement au Camp Norvège.